[Nouvelle] Verdun

J’ai grandi à Verdun. Quand nous nous y sommes installés, j’avais 6 ans, et mes parents se sont fait fort d’emmener à chaque visite familiale tout le monde sur les champs de bataille. A l’occasion du centenaire de la Bataille de Verdun, je vous offre cette nouvelle que j’ai écrite il y a quelques années, en me souvenant de ce qu’avait raconté un rescapé de la Grande Guerre venu témoigner au collège (oui, c’était il y a un certain temps, il restait encore quelques survivants…). Il nous avait parlé de la boue, de l’âne du porteur de soupe. Et des rats…

VERDUN

D’abord, il y a la boue. Ça gicle, ça s’infiltre, ça suinte, ça splouitche. Une lamentation spongieuse qui s’écoule des plaies de la terre retournée, dévastée, ravagée. Terre humide qui pleure en miroir d’un ciel toujours gris, on ne sait plus si c’est du nuage ou de la fumée, on ne sait plus si c’est la nuit qui a pactisé avec le jour pour engendrer cette lumière sans clarté, cette aura de fin des temps qui n’en finissent plus d’agoniser. Ce serait trop facile que tout s’arrête, là, d’un coup ! Non, la fin sera longue, il faut souffrir, il faut ramper, tomber, glisser, et puis de temps en temps tirer là-bas sur un truc qui bouge. Faire semblant de croire que c’est en tuant quelqu’un ou un mégot de cigarette que l’on se sauve. Mais même la poudre est mouillée, le tabac aussi, et les tissus se trouent d’être trop humides, tiens, mon index dès la première semaine avait percé le gant, le gant que ma mère avait tricoté il y a cinq ans pour les travaux d’hiver, même que je lui avais ri au nez, mais la mère, je ne suis plus un bébé, des gants rouges comme un coucher de soleil, enfin la mère, c’est gentil quand même, et je l’avais embrassée. Et je les ai emportés avec moi sur le front, ces gants de laine rouge comme son amour de mère, étouffant mais qui tient chaud dans le froid de cet hiver des cœurs humains.
Non, d’abord, c’est le bruit. Le bruit incessant, tellement qu’on ne l’entend plus alors que l’on n’est pas encore sourd. Et pourtant, on voudrait bien, mais non, on n’est pas encore sourd, puisque l’on répond aux ordres, même les plus insensés. Ce serait bien pourtant, hein ? Ne plus entendre les obus qui sifflent et qui explosent, ou qui n’explosent pas et l’on sait que ce sont les gars de sortie qui sauteront dessus, mais on ne sait pas où, on ne sait pas quand. Demain, après-demain, dans un siècle… Ne plus entendre le bruit des rats. Le couinement des rats. Le déplacement glissant des rats dans les ornières. Les mâchoires des rats.
Et puis, il y a l’odeur. L’odeur des armes. L’odeur des corps. Une fois que l’âme est partie, il ne reste plus que les viscères. Mon âme est-elle déjà partie ? Je ne me sens pas, mais qui sent sa propre odeur dans l’acre des fumées et des gaz ? Et puis, ce qui sent, ce sont aussi les vivants, qui gémissent et qui puent, plaies ouvertes, bras arrachés. Et puis l’âne, là-bas, un peu plus loin, l’âne du porteur de soupe. Deux semaines qu’il est là, on aperçoit à ce proche horizon la motte de son ventre gonflé, ils n’ont pas encore tout mangé, il baigne dans l’eau pleine de morceaux de cadavres et dans la soupe que nous n’aurons pas bue. Maintenant, ce sont les vers qui le dévorent, non, qui le boivent, et les rats, ces cons de rats, qui le mastiquent et qui arrachent le cuir mou pour aiguiser leurs dents jaunes, des fois qu’il n’y ait plus de morts et qu’il faille s’attaquer aux vivants. Odeurs telles que non, définitivement, je ne me sens pas, je ne sais pas si je suis à moitié mort ou à moitié vivant, là, je sens juste un peu cette odeur de laine mouillée qui ressemble à celle du chien qui s’est échappé sous l’averse et qui rentre joyeux et sale. Et une odeur de tristesse mêlée au goût d’une larme.
D’abord, il y a trop de d’abord, c’est tout qui est trop, trop tout, tout trop plein de choses insupportables, un mélange de matière et d’éclats de violence, la violence inutile qui a décidé de régner sur ce coin absurde, où il y a un jour eu des villages et des arbres, des ruisseaux aussi peut-être.
D’abord, il y a la peur.

Un Rital à la ferme

J’ai dit « cons », en parlant des rats. Je n’aurais pas dû, je m’excuse. C’est vrai, c’est pas con, les rats, c’est malin. Peut-être même plus que les hommes. C’est pour ça qu’ils ont l’air de n’avoir peur de rien ? À la ferme, il y en avait un que l’on ne voyait jamais, mais qui bouffait de tout dans la grange, des pommes au jambon. Combien de pièges on n’a pas inventés avec le petiot, mais jamais, non jamais on ne l’a eu, l’appât disparaissait, mais le rat restait invisible et intouchable. Et finaud avec ça : les fois où c’était empoisonné, eh bien, il ne bouffait pas.
La ferme. Propre et blanche dans son écrin de prés verts. La ferme où ce gars est arrivé, l’été dernier. Ce con – là, je peux le dire –, ce con de rital avec son sourire d’affiche de cabaret. Avec une canine en moins. Le type, parce qu’il avait vingt ans et une belle gueule, il croyait qu’il pouvait, comme ça, tourner autour de ma Margot. Il lui chantait des chansons, il lui offrait des fleurs… qu’il cueillait dans notre champ ! Il l’avait même fait danser au bal du 14 Juillet, mais une seule fois, hein, je veillais au grain. Par contre, le con, il ne tenait pas l’alcool, ça fait le beau, le fier, mais ça ne tient pas.
Quand il est arrivé, moi, au départ j’étais plutôt content, ça voulait dire que les parents étaient d’accord pour que je parte tenter ma chance à la ville. Bon, j’étais encore partagé, à cause de Margot, je ne pouvais pas savoir si elle m’attendrait. Mais si je revenais avec de l’argent plein les poches et la réussite sur mon front, si je devenais banquier, Margot, elle m’épouserait, c’est sûr. Elle avait toujours eu des rêves, des rêves de princesse fortunée. Et je le savais, je savais tout d’elle puisqu’elle me disait tout. Avant que le père n’hérite de la ferme, on habitait plus bas dans le village et, avec Margot, on était voisins. On a grandi en jouant sur le même trottoir, le long de la rivière, on allait chercher le lait ensemble, et le journal et le tabac pour nos pères.
Donc le gars, il arrive de son Italie avec trois affaires dans une valise et un grand sourire un peu triste. Margot, la première fois qu’elle le voit, elle me demande si c’est mon cousin. C’est vrai qu’on avait un air de famille, même taille, lui juste un peu plus carré aux épaules et des cheveux plus sombres que les miens, mais les mêmes yeux noirs qui brillent. Et au début, je le trouvais plutôt sympathique, avec son accent à couper au couteau. J’avais même trouvé ça drôle, ça m’avait plu, quoi, que Margot me croie cousin avec ce beau gosse. J’avais même répondu : « Ben oui, c’est le cousin Del Dongo. » Lui, il avait un peu tiqué, ne comprenant pas très bien le français, il avait juste hoché la tête en protestant : « Non, moi pas Del Dongo. » On n’avait pas les mêmes lectures.

Les livres, Margot et moi…

C’est pour plaire à Margot que j’ai commencé à lire des livres. Pour la faire rêver, des rêves à la hauteur de ce qu’elle est. Le premier livre, c’était Les Trois Mousquetaires, ça lui a beaucoup plu. Ensuite, Notre-Dame de Paris, j’ai pas tout lu, c’était trop long. Et puis, j’aimais bien Esmeralda, j’avais même peur que la Margot en tombe jalouse. Et comme c’était trop long, j’ai pas pu m’empêcher d’aller lire la fin, alors j’ai arrêté. Je n’aime pas quand ça ne finit pas bien.
Mon oncle, qui est ingénieur agronome et qui a un bureau à la ville, il a vu que je lisais, un jour où il était resté tard en visite. Du coup, il a décidé que, tous les mois, il m’enverrait un livre. C’est là que j’ai commencé à lire pour moi. Ça a d’abord été Jules Verne, forcément, il était ingénieur, le tonton, les rêves techniques, ça le fascinait. Peut-être qu’il voudrait que je fasse ingénieur. Mais j’ai l’impression que c’est beaucoup de boulot. Je préfère banquier, il suffit de savoir compter et bien parler. Parce qu’à force de lire des mots muets, on apprend à bien parler. Bon, je ne suis pas encore du genre à trop l’ouvrir, parce que, dans la famille, on est des taiseux (sauf la mère). Mais ça viendra. La mère, qu’est-ce qu’elle cause… « Il lui faudrait une fille », bougonne le père. Ça pourrait être drôle, cette remarque, sauf que ça n’est pas drôle du tout. Après moi, ils ont tout essayé – ils ont été jusqu’à aller voir la rebouteuse et prendre des herbes, des bains et des positions pas croyables –, ils ont tout essayé, mais je suis leur seul rejeton. Alors quand une cousine, il y a huit ans, a été fille mère, dans le village d’à côté, ils ont été contents de prendre le gamin. Un petit gars tout frêle, encore bien trop jeune pour aider aux gros travaux. La cousine, elle, elle est partie faire la bonne à la ville. Moi, je me ferais bien engrosser si ça pouvait m’aider à partir, mais Dame Nature ne le permet pas et, en plus, ce n’est pas la bonne que je veux faire.

C’est bien le problème, à la ferme, pour le coup, on est bon à tout faire. Et pas le droit de râler avec ça, puisque c’est pour tout le monde pareil. Bon, bien sûr, on peut se dire, un jour, je marierai Margot, on aura quatre ou cinq gredins et c’est moi qui déciderai qui fait quoi et je me garderai de me surcharger. En plus, le père, c’est pas un méchant. Si j’ai de la fièvre, il me laisse au chaud avec le bouillon et la bouillotte. J’en connais au village qui n’ont pas cette chance. Le père, il est solide, faut dire, un sacré gaillard. Encore maintenant, à la fête du village, c’est un des plus doués pour faire sonner la cloche en tapant avec le maillet. Mais il y a beaucoup de boulot et le père, comme il dit, il n’a que deux jambes et deux bras.
Moi, c’est pareil, sauf que mes deux bras, ils ne veulent pas prendre du muscle. C’est peut-être pour ça que la grand-tante avait dit que j’étais menu comme un citadin ou un instituteur. Le père, il fait tout pour que je devienne comme lui, et c’est toujours moi qui suis de corvée de bois depuis que j’arrive à lever la hache. Couper le bois, à grands coups de « han » et de « tiens », de « prends ça ». J’aime pas, j’aime pas, mais j’enrage tellement de devoir le faire que ça me donne de la force en plus. Au début, c’était dur de ne pas louper la bûche. Avec les années, j’ai gagné en précision. Le père, il ne dit rien, mais je suis sûr qu’il est fier de mes tasseaux et de mes bûchettes. Je vois bien, des fois, qu’il sourit quand il passe à côté du tas de bois qui monte le long du mur de la grange. Ça a une certaine beauté géométrique, ces alignements sans copeaux.

Le silence et la mère

Et donc c’est grâce à moi si en hiver ça brûle si bien dans le fourneau, avec des petits bouts de bois bien réguliers. La mère, elle sert la soupe, en silence, la soupe bien chaude qui vous console de la terre gelée, qui vous ravigote les doigts à travers le bol, puis tout l’intérieur. Là, la mère, elle ne dit rien. Elle regarde ses hommes, le grand fort, le malingre et le petiot, et puis, quand elle les a bien dévorés des yeux, elle boit aussi sa soupe, devenue un peu moins chaude que pour nous, mais c’est aussi qu’elle est moins dehors, la mère.
C’est après le souper qu’elle parle. Elle parle de ce que lui a dit la Charlotte quand elle lui a rapporté ses culottes reprisées, elle parle de la vache du René, qui ne va pas très bien, la vache, pas le René, mais il arrive que les deux soient malades ensemble. Elle parle du temps qu’il fait, du temps qu’il va faire, elle questionne le père sur la récolte, elle demande si j’ai bien mangé, au petiot s’il a sommeil. Elle n’attend pas toujours les réponses, elle parle parce que sinon, il y a trop de silence.
La mère, elle aime bien les mômes, c’est dommage tout ça, il lui en aurait fallu une dizaine. Alors elle s’occupe des petits chats abandonnés, elle s’occupe du veau de la vache du René, quand la vache et le René ne vont pas bien. Elle a même proposé au curé de faire le catéchisme, il lui a dit pourquoi pas, c’est une idée, parce que lui, il commence à fatiguer avec ses os qui protestent, et il dit que son oreille aussi, pourtant, il n’est pas si vieux, mais son oreille est trop sensible, alors les rires et les cris des gamins qui ne peuvent pas s’en empêcher, les parlers stridents, et hauts et forts, lui, ça lui fait comme une vrille jusqu’au cerveau, comme une sonnette de vélo qui ne s’arrêterait jamais.
Après le souper, j’écoute un peu la mère parler, et puis je prends une bougie et un livre et je me mets dans un coin. Alors la mère, elle parle un peu plus bas pour ne pas déranger. Elle parle avec le père qui répond en faisant « hmm hmm » sur des tons différents tout en tirant sur sa pipe.
L’oncle m’avait dit l’an dernier : « Tu es peut-être mûr pour te mettre à Balzac, petit Rastignac. » Et il avait ajouté qu’il m’enverrait toute la Comédie humaine, et que ça l’intéressait de voir combien de temps ça me prendrait. Ce qui est bête, c’est que quand je suis parti à la guerre, je n’avais lu que La Peau de chagrin, l’oncle m’avait dit que c’était par ça qu’il fallait commencer pour se mettre en appétit. Moi, mon chagrin, quand j’ai vu les affiches, c’était de savoir que je laissais Margot. Et je voyais bien comment elle souriait à l’autre, avec un sourire plus large que pour moi.

Tant d’eau et pourtant, la soif

Maintenant, je suis là, dans mon trou, dans mon trou d’eau, et j’attends. J’attends le silence. Je sais qu’il ne viendra jamais, pas même avec la mort puisque je suis voué à l’enfer, mais ça n’empêche pas d’attendre, bercé par les plaintes qui sortent d’autres plaies de la terre retournée. Moi, je ne me plains pas. Ma contribution au silence. On n’arrive jamais à rien si on ne construit pas le chemin de sa quête. Il faut que je garde un peu de ma voix pour quand elle sera utile. J’ai de l’eau jusqu’aux genoux, en dessous, je ne sens plus rien, alors je ne me vois plus comme un homme entier et debout, bien que je ne sois pas allongé sur le sol, juste incliné, presque comme dans un berceau, ou une chauffeuse.
Que je ne voie pas ce qu’il y a en dessous de mes genoux, au fond, c’est tant mieux. On pourrait même dire que je m’en fous de savoir si c’est mon pied qui touche le fond du trou ou mon os à la moitié du mollet. Je m’en contrefous. En fait, là, maintenant, je voudrais juste un moment de répit, que quelqu’un chante, une musique, des cris de tourterelle, ou un air de pipeau… Et même un truc débile, même Au clair de la lune, de toute façon, la lune, on ne l’a pas vue depuis des semaines à cause des fumées et des gaz. Il n’a pas plu hier et le ciel est plus doux, mais là, le soleil, là, tout d’un coup, je crois que ce ne serait pas une très bonne affaire.
Je regarde dans ma flaque calme et tranquille, je regarde, quand une fumée veut bien s’enfuir, le mouvement de quelques gros nuages qui se poussent du pied et de la joue pour occuper un peu mieux mon miroir. Mouais, évidemment, il n’y a pas de place pour tout le monde, gros nuage tout gris tout moche. Moi, je voudrais un petit nuage blanc sur un ciel bleu turquoise. Mais pas de soleil, ah ça, non, pas de soleil. On peut très bien ne pas avoir de pluie sans que ça chauffe, là, sans que ça tape. Mais j’ai perdu mon calot, moi, alors, même si l’on n’est qu’au printemps, je le sais bien que moi, là, tout seul, immobile dans mon jus en plein cagnard, je vais me prendre un sacré coup de soleil, ou même l’insolation. Et puis j’aurai soif ! Je ne vais quand même pas boire la flotte dans laquelle je macère depuis trois jours ! Ma flasque est vide, la dernière goutte de gniole, la précieuse goutte est tombée hier dans mon gosier, ou ce matin, je ne sais plus. C’est triste. J’en chialerais, tiens, si je n’avais pas peur de perdre de mon liquide.
Et puis avec cette eau, imaginez, un soleil d’après la pluie, brillant comme un lac, ah, ça, je serais ébloui, un coup à vous rendre aveugle, presque, et je ne verrai pas si quelqu’un, juste à ce moment, pas de bol, hein, juste au moment où ce méchant soleil perce un nuage un peu mou, je ne verrai même pas l’ambulancier, le brancardier, il me confondra avec un cadavre, le même regard vide, ou avec la terre pleine d’yeux, ou avec l’âne, et il me laissera aux rats. Cette nuit, il y en a un qui m’a mordu l’oreille pour voir… Ah, ça, j’ai gueulé, eh bien non, salopiaud, je ne suis pas encore crevé. Mais ils sont là. On ne peut pas dire qu’ils guettent, qu’ils m’attendent, ils ont de quoi faire ailleurs. Mais j’entends bien leurs petites pattes qui splouitchent splouitchent autour de moi, et je sens bien que, l’air de rien, ils me reniflent en passant, histoire de savoir si je respire encore ou si je suis encore un putain de gueulard qui ne veut pas lâcher.
Je ne sais même pas ce que je fous là, guerre totale, nous les héros, eux les méchants. Pourtant, ils crèvent et ils puent pareil. Les rats n’ont pas de préférence, je crois… Après tout, je n’en sais rien, mais quand j’aidais à ramasser les copains, j’ai failli en ramener un qui ressemblait au caporal, alors que ce n’était pas un caporal, pas un de chez nous, non, mais, dans la nuit et dans la boue, les uniformes ont la même couleur. Bref, mêmes bobines, mêmes poses sanglantes et désarticulées. Ils ne parlent pas la même langue que nous, c’est sûr. Mais les rats, eux, ils s’en foutent, les morts ne parlent pas. Et la langue, c’est goûtu, c’est assez délicat comme mets, si ça se trouve, avec le foie, c’est leur morceau préféré.
Peut-être qu’il faudrait que je leur parle pour les éloigner. Faudrait même peut-être que je leur parle français et allemand, histoire de les déboussoler, ils me ficheraient la paix. Mais j’ai la bouche trop sèche pour parler. Il faut que je garde un peu de voix pour la prochaine oreille qu’ils viendront me grignoter. Ou pour si jamais les autres passent avec leur civière. Putain, les gars, faudrait peut-être songer à vous grouiller, merde !

Une guerre sans fin

La guerre, le combat des armes ou des cœurs… Je ne crains pas l’affrontement quand il y a des règles. C’est pour ça que partir à la guerre, ça ne m’effrayait pas plus que ça. La guerre : il y a ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ceux qui épaulent à côté de toi et ceux en face qu’il faut tuer. C’est simple, c’est net. Il y a aussi ceux qui la déclarent, la guerre, ceux qui font coller les affiches dans nos villages. Et ceux-là aussi, ils respectent des règles, et l’ennemi respecte les mêmes : on décide quand ça commence, on décidera ensemble quand ça finit. Le but, c’est que ça finisse vite.
Alors nous, les gars du coin, on était pressés de partir pour pouvoir être rentrés pour, au plus tard, les prochaines moissons. Et puis moi, pour filer à la ville pendant qu’ils battraient le blé, pour voir ailleurs où va ma vie. Bon. On n’est pas rentrés pour la moisson. Et puis, cette année, le temps est pourri pourri, il n’y aura pas grand-chose à récolter. Mais quand même, ce serait bien de rentrer. Quand même. Tous les mois, j’ai écrit une lettre à la mère, qu’elle fait lire par le curé parce que ses yeux pleurent trop, qu’elle dit. Elle me demandait dans sa dernière lettre si les gants rouges suffisaient à me protéger du froid. Elle me disait qu’on m’attend et que l’oncle a comme promis continué d’envoyer des livres que je pourrai lire à mon retour.
Mais il y a aussi des combats sans loi. Ceux-là sont des combats à mort. Pour une femme, pour que ses yeux ne regardent plus ailleurs que dans les siens, tout est permis, car le cœur est infini et il n’y a ni début ni fin à l’amour. La guerre qui devait être courte, il fallait que j’y aille, pas assez gringalet pour en réchapper. Et puis, c’était peut-être l’occasion de devenir un héros, son héros.
À l’enterrement du rital, c’était la veille de mon départ, elle était venue se blottir contre moi. Les gens murmuraient pas de chance, quand même, il devait avoir bu plus que son compte, imaginez, se noyer comme ça dans une mare, dans une flaque, pauvre petit gars, et que c’était bizarre quand même de s’être cogné si fort juste en tombant. Il y avait quelques sourires aussi, cachés derrière les soupirs des pleureuses, il n’y avait pas que ma Margot qu’il avait fait danser.
Mais maintenant, c’est peut-être à mon tour d’y rester, dans une flaque, avouez que c’est drôle. Je dois me battre contre la faucheuse qui rôde, pour elle, pour nous, pour revenir en prince charmant, même si j’ai une jambe en moins. Voudra-t-elle d’un estropié ? Elle m’épousera peut-être juste par pitié, ce serait terrible ça, il faudra que je trouve des histoires glorieuses à lui raconter pour la faire frémir et rêver. Je ne veux pas mourir connement au fond d’un trou d’eau…
C’est la pluie qui m’a réveillé. Pas une pluie comme d’habitude qui ne s’arrête jamais, juste une averse. Et maintenant, le soleil… J’aperçois des silhouettes qui se détachent du ciel qui tombe. Des brancardiers ! Ils transportent un corps, ce n’est pas le mien. Je n’ai pas l’impression qu’ils se rapprochent. Si je ne peux plus crier, il faudrait au moins que je leur fasse un signe. Ils vont passer sur ma droite, je tourne la tête, ils sont si loin…
Splouitch splouitch. Il est là, devant moi. Avec sa canine en moins. Il me fixe tellement de ses yeux noirs que je ne peux plus bouger. Lui, de l’armée silencieuse, seule sa moustache frémit, il se délecte d’avance. Il s’en lécherait les babines si ce n’était pas indécent.

Alexandra Fresse-Eliazord

Laisser un commentaire

cinq × deux =